Il y a, à la veille d'un départ, une tension digne d'un archer. La corde est tendue depuis des mois — depuis le jour où l'inscription fut scellée — et, ce matin, enfin, la flèche est lâchée. Gubbio n'est encore qu'un nom posé sur une carte d'Ombrie, un point lointain vers lequel tout converge. Le rallye appelle, et cet appel résonne du son grave et têtu d'un tambour guerrier lointain.
Deux étapes sont prévues pour atteindre Gubbio. Non par goût de la lenteur, mais par refus d'une chose précise : s'infuser deux journées d'autoroute qui vous laminent l'âme et vous laissent à destination rincé. J'ai donc taillé l'itinéraire pour rationner l'autoroute et voler quelques virages en route. La transition n'est pas une corvée, c'est déjà le voyage.
Le rituel du matin s'accomplit dans un silence recueilli : sangler, vérifier, graisser, ajuster et contrôler la moto une dernière fois. Toni (c'est le surnom de ma moto), chargé et rassasié d'essence, attend patiemment. En milieu d'après-midi, rapide détour pour prendre Vincent et l'amener dans notre cavalcade, puis le Luxembourg s'efface doucement derrière moi.
Jusqu'à Sarrebruck, il me faut payer le prix de la monotonie. Ce long ruban anthracite déroule sa rengaine et me sert son sermon soporifique — je l'écoute d'une oreille distraite, l'esprit déjà projeté au loin. Sarrebruck franchie, je m'échappe de l'autoroute.
Dès lors, tout change. La Sarre s'étire, l'Alsace bossue déploie ses collines rondes au loin. La route ondule sans hâte comme une houle longue sur la mer. La plaine est balayée par une brise tempêtueuse. Le thermomètre reste figé à 31°C, dernier sursaut caniculaire de fin d'été.
Dabo se dresse devant moi. Le rocher est planté là, insolent, portant sa chapelle Saint-Léon en équilibre au-dessus des cimes, telle une sentinelle qui aurait choisi son poste avec un goût certain pour la mise en scène. La route s'enroule enfin sérieusement. Épingles, appuis, relances : le pilote se réveille, la mécanique dialogue, les kilomètres cessent de compter. C'est peu de chose — une poignée de virages arrachés dans une journée de liaison — mais c'est précisément l'intérêt de ce petit détour.
La descente vers la plaine est une lente expiration. Le massif s'abaisse, la forêt s'éclaircit, et, soudain, l'Alsace se donne. L'Alsace, c'est un chapelet de colombages, d'enseignes en fer forgé, de géraniums qui dégoulinent des balcons — un décor de trains miniatures, mais à taille réelle! Sans oublier le piémont ourlé de vignes et leurs rangs alignés au cordeau, qui grimpent à l'assaut des coteaux. Tel le geste du semeur, la lumière de cette fin d'après-midi glisse sur les vignes et allume le paysage d'un or roux.
J'arrive à Kientzheim, blotti dans ses remparts, au pied du Schlossberg. Le village est une miniature : sa porte basse, son Lalli goguenard qui tire la langue aux assiégeants depuis des siècles, son château qui abrite la Confrérie Saint-Étienne. Trois cents mètres de ruelles et huit siècles de patience vous contemplent.
Le soir reprend son rituel : contrôle de la moto, douche, repos, atelier d'écriture. Un bon repas ponctue l'étape — juste récompense d'une journée qui n'avait pourtant que le titre modeste de « transition », mais qui a dignement célébré le début des vacances. Demain, seconde étape, et Gubbio se rapprochera d'un cran.
Le voyage se découpe en deux volets. Le premier, c'est le rallye. Le second est une « remontada » taillée à mon goût : une halte au bord de l'Adriatique, en Croatie, permettra à mon corps de dissoudre mes efforts, suivis d'une exploration de la Bosnie-Herzégovine, puis d'un retour attendu avec impatience vers la Slovénie, dont l'éclat ne cesse de m'éblouir, et enfin la classique, inévitable et toujours excellente traversée des Alpes pour finalement rejoindre le Luxembourg. Vincent remontera directement sur le Luxembourg après le rallye.
Vient l'ascension du Furka, le toit de l'étape à 2431 mètres. Les virages s'empilent sans fin. Passage obligé au virage du Belvédère, hôtel mythique qui semble encore vibrer du passage de James Bond dans Goldfinger. Chaque pierre semble retenir l’écho de son Aston Martin. Au sommet du col, la vue s'ouvre à 360° sur un monde de pierre et de neige. Ici, on ne roule plus, on se délecte, on admire, on devient humble.
Je ne souffre pas trop, les médicaments semblent faire effet. Je remarque que mon ouverture de hanche est limitée et que les petites bosses sur la route me procurent de la gêne. Néanmoins, je profite de la beauté des paysages, qui me rappellent incroyablement mon Ariège natale. Cela m'apporte un réconfort inattendu.
Hostellerie Schwendi; 2 Place Schwendi; F-68240 Kientzheim
Park Hotel ai Cappuccini; Via Tifernate, 55; I-06024 Gubbio - Cet ancien monastère est l’un des plus beaux hôtels d’Ombrie. Le service est irréprochable, seul le wifi mériterait d’être amélioré car la 5G est 10 fois plus efficace.
Hotel Medistone; Kralja Tomislava 8; HR-21318 Medići

Vos Commentaires
Votre avis, vos commentaires et suggestions sont les bienvenus par email à l'adresse suivante